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C’est comme ça qu’on t’appelait, en rappel de ta grand-mère que tu appelais ainsi. Une chaîne, donc, se brise, momentanément.

Tu t’es sauvée

Dans les deux sens du terme

Tu es partie, en douce, rapidement

Et, il y a quelques années de cela

Tu as sauvé ta vie de l’enfermement et de l’ennui

Tu as sauvé ta vie par la provoc’

en buvant

Ton mari n’a rien compris et t’a foutue dehors

J’apprends par ma belle-sœur qu’il a voulu t’enlever tes filles

En les proposant à l’adoption par sa nouvelle femme.

 

Tu t’es sauvée

Ce sont les premiers mots qui me viennent en pensant à toi

Tu as réussi ton échappée si cela ne fut pas sans mal

À tes petits-enfants tu n’as pas pu parler

À Madlen, oui.

 

Tu as pris la tangente tu es partie vivre loin

Sans cesse, et, j’ai appris cela de toi

Tu as cherché à te soigner

À ne pas chercher hors de toi la raison de ta souffrance

À ne l’imputer à personne.

by the way, tu fais l’exact inverse de ton ex-mari

c’est-à-dire que tu as quitté le monde où il a voulu t’enfermer puis duquel il a voulu t’exclure

un monde où il règne et où les autres obéissent

Toi, tu n’as pas voulu de ça

Toi, tu sais accueillir,

accueillir jusqu’à faire une place, dans ta maison,

à la femme qui a pris la place de ta fille dans la sienne

Toi tu as cette force là, du pardon, de l’inclusion

Une volonté de « faire famille », acte de réparation

à l’adresse finement masquée de l’exclusion que tu as subie

 

Réparer cela tu sais le faire

jusqu’aux trous dans les couvertures

Que Madlen sait repérer

Réparer, repriser, nombreux sont les vêtements que tu as repris, recousus, refaits

Autre taille, différente forme, ajout de texture

Tu cousais, tu tricotais

Un jour j’ai voulu apprendre, et, trop maladroite

 

J’enviais chez toi ce talent

Aujourd’hui je me fais croire que je n’ai plus le temps

D’apprendre à coudre… imaginez ! trente-quatre ans !

 

Toi tu n’avais pas que ça à faire,

Sentir les gens, prendre son temps

Mon amoureux, tu lui es tombée dans les bras immédiatement !

Tu rappelais souvent ce moment, cette évidence d’affection

 

Avec toi c’était tout de suite très intense

Tu ne perdais pas ton temps en manigances

Peut-être un héritage de la fille de cafetier

Qui faisait le service et « Au suivant ! »

Ou de prof de lycée, qui a un programme à faire gober

 

D’où vient notre caractère, nos affects, nos manières ?

Toi tu t’es construire au fil du temps

Je ne peux pas m’empêcher de penser « pas comme grand-père »

Sans cesse en action, toujours en mouvement,

Une casserole sur le feu, un café à lancer

Un gâteau à apporter à un·e ami·e

Ta vie d’amitié qui t’a portée jusqu’à la fin

 

Bien sûr, entre nous tout n’a pas toujours été rose

Ce n’est d’ailleurs qu’assez récemment,

que l’affection avait vraiment repris sa place

nos échanges textos – oh ta prose compacte et syncopée,

ton système d’abréviations, ta signature ! –

comme me disait Simon l’autre jour au téléphone

« on était en vrac » après la mort de maman

ta fille aînée

et je mets beaucoup de temps à écoper

la peine

et te voilà,

jetée dedans

 

ne t’inquiète pas, ma chère n’n’,

j’ai beaucoup appris tout ce temps

je n’en suis plus au moment où je perdais

ma mère et toi ta fille

j’ai avancé dans ma compréhension des choses,

de la vie

je n’en suis plus au même point

 

Là la mort t’accueille en moi comme une pleine page

où le vent bat,

où tu retrouves ta fille,

où tu as choisi d’aller, de te conduire (sans voiture !)

où tu « reposes », ainsi qu’il est d’usage de le dire.

 

La page maintenant et bientôt la terre, la terre pour toujours, la terre pour un instant

La terre plane sur laquelle trône une photo de ton enfant,

Tu la rejoins elle t’y attend, elle t’y accueille avec son bon sourire

Des larmes au coin des yeux, elle pense à nous.

À Simon, à Martin à moi et à papa,

Vous nous souhaitez de vivre,

D’être heureuxses

De prendre soin de nous

 

Tu vois, n’n’, ce qui me chauffe le cœur en ce moment

C’est comment nous avons su être proches, tous les 4, et différemment

Proches ensemble et proches de toi

Comment tu nous as rassemblés,

toi le petit feu,

toi la belle flamme, un peu bleue, encore vive

nous avons ouvert une discussion whatsapp comme

nous nous serions assis autour de ton lit

te demandant des nouvelles,

répondant au téléphone, aux amies.

 

La peine est là dans ma poitrine

Je pense à toi, à ta vie

Je pense à nous, à tout ce que tu as fait

Tissé

Entre nous sans qu’on le voie

Travail invisible souvent des femmes

Que tu as si bien incarné

Je le prends sur mon dos,

Je te prends sur mon dos

Je t’emmène

Tu ne seras jamais loin

Car dès lors,

Tu es partout.

 

*

 

Il y a les mots dans ma tête

L’annonce de papa qui tourne

J’essaie de m’extraire des mots pour vraiment sentir

ce que je vis

l’extrême faiblesse

le corps qui agit

sont-ce mes règles ou l’annonce de ta disparition ?

je découvre les saignements par hasard aux toilettes

alors qu’un ami me rend visite à la librairie

ma faiblesse je crois qu’il la perçoit

il entretient la conversation, généreusement

j’essaie de suivre, je bégaie, mes phrases ne sont pas claires

je manque à me positionner pleinement

Je le suis, il me paraît fort et grand

je me réchauffe à sa présence, je sens l’énergie pleine et chaude qui se dégage de son corps

elle me détend

 

c’est assise dans le métro que je pense

que je pense que c’est cette nuit que tu es partie

et je me demande si quelque chose manque au monde – évidemment

et je me corrige : puisque mes frères, mon père, ta fille, d’autres encore

pensent à toi, tu n’as pas disparu

ta présence est là, dans la pensée des autres

je me demande un instant quelle est la différence

entre la mort et la vie d’une personne pour une autre

puisque lorsque je pense à toi lorsque tu es en vie, tu l’ignores

et lorsque je pense à toi lorsque tu n’es plus là, tu l’ignores aussi

 

notre culture aime les morts, les mortes. On fait des monuments.

Les pensées des vivant·es vont souvent vers les mort·es

Relativement peu vers les vivant·es

On ne s’aime pas, on se haït, on fait des clans

On met de l’huile sur le feu de tous les conflits

La paix n’est pas un horizon désirable.

 

Toi, grand-mère, toi, n’n’,

Tu faisais des gâteaux, des pots de confiture

Des plats salés, sucrés, des plats pour plaire

Des plats pour s’aimer, des plats à partager

Il y avait toujours dans ton réfrigérateur

Un vacherin que tu pouvais décongeler

Pour une visite impromptue

Ou pour une petite flemme

Pas grand-chose de la guerre, ou presque rien

Des petites gueguerres intestines

Des rancoeurs, susceptibilités, blessures mal refermées

Apprises à relativiser :

Que sont-elles face à l’entente des labos pour mieux nous piquouser,

face à l’entente des GAFAM pour nous étrangler

de ces meurtriers aux cols blancs,

nos grands-mères et leurs tabliers ?

 

Je relativise mes aigreurs et nos conflits de famille

à l’aune des conflits mondiaux

je ne veux pas peindre ma grand-mère en rose

mais mettre debout, autant que faire se peut, son souvenir

 

*

 

Jour 2 de la disparition de ton souffle

Je ne peux pas dire : de ta disparition

Tu as rien moins que disparue,

Tu ne cesses d’apparaître en pensée et en images

Eduardo qui m’envoie des photos et vidéos de toi

Lors de ton passage éclair à la résidence X

Alors qu’on ignorait encore ton mal

Et que tu faisais malgré tout bonne figure

Que, dans l’ignorance de ce qui allait mal, tu allais bien.

Donc : tu n’as pas disparu.

 

Je ris encore de ta manière d’être désinvolte et surprise

Saynète :

n’n’

Il faut que j’appelle Babcia [mon autre grand-mère] aussi

moi

– Tu veux qu’on l’appelle ?

geste vif de la main : non, après.

[voix off, mes frères en visio]

– Bonne année n’n’, on est le premier janvier !

visage interloqué, un moment interdite

moi

– ils te souhaitent bonne année !

– ah oui olalalalalala, j’suis déroutée moi, ça va trop vite

 

 

Jour deux de la disparition de ton souffle

(mais ne passe-t-il pas déjà à travers moi ?

Quand je respire en t’écrivant,

n’est-ce pas précisément toi qui me souffle

d’écrire – les mots –

le rythme de la phrase

d’où est-ce que je le tiens ?)

Alors je corrige :

Jour deux de l’arrêt médical de ta vie.

Jour deux de ton décès administratif.

Jour d’après l’appel de mon père

qui me dit que tu es décédée dans la nuit

Jour deux de ta mort dans la voix de mon père

qui n’est pas ton fils, mais le mari de ta fille

aînée, défunte

Jour deux de tes retrouvailles avec elle.

Jour deux du début de ma filiation maternelle engloutie

dans ce néant des mouvements du corps

dans cette vie seconde, la vie de la pensée de la présence

de toi

et d’elle

ensemble

et séparément.

 

Pensée et sentiment.

Je pense à toi, j’ai le sentiment de te sentir

Je te sens dès lors que je te convoque

Et parfois tu t’invites

et alors je pense à toi qui est là

en moi sans que je le décide

tu n’es pas toujours là

de la même manière :

chaque instant de ma vie n’était pas dédié à ta pensée

ni vivante ni à présent,

morte (pour plus de simplicité)

 

Dans l’écriture je te convoque

Aussi bien je donne un cadre à ton évocation

Je t’invite à me visiter lorsque j’écris

Je me mets à la table et alors je te fais signe

« Viens »